« Nous devons seulement décider que faire du temps qui nous est imparti. »
— Gandalf
Pelousey, le 2 juillet 2026
Mon ami(e),
J’ai lu ta lettre. Elle m’a profondément touchée.
Comme toi, je sens monter une angoisse que je peine parfois à contenir. Les épisodes de chaleur extrême, les paysages qui s’assèchent, les alertes des scientifiques qui deviennent notre quotidien… Tout cela donne parfois l’impression d’assister à un basculement dont plus personne ne peut détourner le regard.
Alors aujourd’hui, j’ai eu envie de te répondre en racontant, simplement, ce qui me permet encore d’avancer.
Ce qui me fait tenir depuis douze ans
Pendant douze ans, j’ai eu la chance d’agir concrètement pour ma commune.
Comme adjointe à l’environnement, j’ai essayé, modestement mais avec conviction, de protéger ce qui nous fait vivre. Nous avons planté un arbre à chaque naissance, développé un fleurissement durable fait d’arbustes, de vivaces, d’artichauts, de thym, de gauras, de sauges et de graminées plutôt que de fleurs annuelles gourmandes en eau.
Dans mon métier d’enseignante, j’ai voulu transmettre cette même philosophie à mes élèves. Je leur ai appris la permaculture, la fabrication du pain, des yaourts, du kéfir. Non pas par nostalgie d’un autre temps, mais parce que je suis convaincue qu’apprendre à faire soi-même, prendre soin de sa santé et de son environnement, c’est aussi retrouver une forme de liberté.
Avec les années, une conviction n’a cessé de grandir en moi.
Notre santé mentale est intimement liée à celle du vivant qui nous entoure. La santé des arbres, des animaux, des sols, de l’eau et de l’air est aussi la nôtre.
C’est sans doute pour cela que j’ai toujours aimé créer des lieux où les personnes de tous horizons peuvent se rencontrer : familles, personnes isolées, retraités, jeunes, voisins… Parce qu’une société qui prend soin du vivant est aussi une société qui prend soin des humains.
Mon fil conducteur a toujours été le même :
Agir de mon mieux, à mon échelle, sur mon territoire.
Aujourd’hui, je me sens désemparée
Aujourd’hui pourtant, je dois t’avouer mon immense découragement.
Je vois se multiplier des décisions qui me semblent aller exactement à l’inverse de ce que nous savons aujourd’hui nécessaire.
L’illumination de la Citadelle, les fleurissements saisonniers en pots, le fauchage de prairies fleuries en pleine canicule, l’installation d’une immense horloge fleurie exposée au soleil, le dénigrement de certaines rénovations d’écoles ou encore des discours qui blessent les plus précaires…
Pris séparément, chacun de ces choix pourrait sembler anodin.
Mais ensemble, ils racontent une vision du territoire qui privilégie encore trop souvent l’attractivité, l’image ou l’esthétique immédiate au détriment de la biodiversité, des ressources en eau et de notre capacité à nous adapter aux bouleversements climatiques.
Ce qui me blesse peut-être le plus, c’est de voir tant d’actions engagées lors des précédents mandats balayées sans véritable évaluation de leur intérêt.
Pendant ce temps, les projections du GIEC deviennent notre quotidien.
Même lorsque les crises arrivent sous nos yeux, j’ai parfois le sentiment que rien ne change vraiment.
Les valeurs auxquelles je crois
Pour moi, une municipalité place d’abord l’humain et son environnement naturel au cœur de chacune de ses décisions.
Sa première mission est d’écouter, de rassembler et d’agir pour l’intérêt général.
Les valeurs de proximité, de respect, de solidarité, de transparence et de responsabilité ne sont pas des mots. Elles devraient guider chacune des décisions publiques.
Chaque habitant, quel que soit son âge, son parcours ou sa situation, mérite d’être considéré avec la même bienveillance.
Lorsque ces valeurs sont oubliées, c’est une part de ce qui m’a toujours engagée qui vacille.
Refuser de renoncer
Je me pose souvent la même question que toi.
Comment trouver encore l’énergie ?
Comment continuer à expérimenter, à proposer, à transmettre lorsque tant de décisions semblent aller dans la direction opposée ?
Et pourtant…
Je crois que renoncer serait abandonner ce qui compte le plus pour moi.
Je refuse que la peur devienne le moteur de mes choix.
Je refuse que le découragement m’empêche d’agir.
Mon ordre de marche
Alors je reviens à l’essentiel.
D’abord, préserver ma santé physique et mentale, et accepter de me déconnecter parfois de l’actualité pour retrouver des forces.
Prendre soin de ceux que j’aime : mon mari, mes enfants, mes parents, mes frères et sœurs de sang comme de cœur.
Continuer à prendre soin des morceaux de territoire sur lesquels je peux réellement agir : mon jardin, les espaces collectifs (permis de végétaliser dans le grand Besançon), les projets et groupes de travail citoyens.
Poursuivre mes engagements bénévoles au tiers lieu "le 97" et au Bar des Bousbots.
Continuer à transmettre à mes élèves du Lycée agricole François-Xavier, à partager ce que j’apprends, à nourrir le débat sans prétendre détenir toutes les réponses.
Et surtout…
Continuer à cultiver les petits bonheurs simples.
Parce qu’ils ne sont pas un refuge.
Ils sont une source d’énergie.
Je crois encore au vent qui se lève
Comme toi, je sens un vent se lever.
Je rencontre chaque semaine des habitants, des enseignants, des bénévoles, des agriculteurs, des élus qui refusent la résignation.
Ils expérimentent.
Ils plantent.
Ils transmettent.
Ils prennent soin.
Ils montrent qu’une autre manière d’habiter nos territoires est déjà en train de naître.
Alors je choisis de leur faire confiance.
Je continuerai, à mon échelle, sur mon territoire.
Parce qu’au fond, nous ne choisissons pas l’époque dans laquelle nous vivons.
Mais nous choisissons, chaque jour, ce que nous faisons du temps qui nous est imparti.